Le Meiji-jingū, sanctuaire impérial de Tokyo

À quelques pas de l'effervescence de Harajuku et de l'avenue Omotesandō, là où Tokyo semble ne jamais devoir s'arrêter, une porte de bois géante marque le seuil d'un autre monde. Passé ce torii, le vacarme de la mégapole s'éteint d'un coup, remplacé par le bruissement des feuilles et le crissement du gravier sous les pas. Le Meiji-jingū (明治神宮), grand sanctuaire shintō dédié à l'empereur Meiji et à l'impératrice Shōken, déploie ici l'une des plus belles surprises de la capitale japonaise : une forêt sacrée de soixante-dix hectares, entièrement plantée par la main de l'homme il y a un peu plus d'un siècle, au cœur même de la ville la plus densément peuplée du pays. Premier lieu de pèlerinage du Nouvel An au Japon, abritant le plus grand torii de bois de l'archipel, ce sanctuaire est à la fois un sommet spirituel et un chef-d'œuvre paysager. Pour le voyageur, c'est un sas de calme et de verdure, une parenthèse de sérénité où l'on prend la mesure du lien profond qui unit, dans le shintō, la nature et le sacré.
Un sanctuaire né du deuil d'une nation
Pour comprendre le Meiji-jingū, il faut remonter à la figure qu'il honore. L'empereur Meiji (明治天皇), de son nom personnel Mutsuhito, naquit en 1852 et monta sur le trône en 1867, à l'aube d'une période qui allait transformer le Japon de fond en comble. Son règne, qui donna son nom à l'ère Meiji (1868-1912), correspond à la fameuse restauration de Meiji : en quelques décennies, le pays sortit de plus de deux siècles d'isolement féodal pour devenir, par une modernisation accélérée, l'une des grandes puissances du monde. Industrie, armée, constitution, système éducatif, ouverture à l'Occident : sous son règne, le visage du Japon changea radicalement. À sa mort, en 1912, suivie de celle de l'impératrice Shōken (昭憲皇太后) en 1914, une vague d'émotion populaire parcourut le pays.
C'est de ce deuil national que naquit l'idée du sanctuaire. La Diète, le parlement japonais, vota une résolution pour commémorer le rôle de l'empereur dans la renaissance du Japon, et l'on décida de lui élever un sanctuaire shintō afin de vénérer son âme et celle de son épouse, selon une tradition qui consacre certains souverains et grands personnages comme divinités, les kami. Le lieu choisi ne fut pas le fruit du hasard : on retint un espace de la banlieue alors verdoyante de Tokyo, dans le secteur de Yoyogi, que le couple impérial avait eu l'habitude de fréquenter et où existait déjà un jardin d'iris cher à l'empereur. Vénérer les kami là où ils avaient aimé se promener de leur vivant donnait au projet une cohérence et une émotion particulières.
Les travaux commencèrent en 1915 et le sanctuaire fut officiellement inauguré le 1er novembre 1920. Sa construction fut une véritable entreprise nationale : on mobilisa des groupes de jeunes, des associations civiques et des dizaines de milliers de volontaires venus de tout le pays, qui offrirent leur travail bénévole pour bâtir ce lieu de mémoire. Le Meiji-jingū n'est donc pas seulement un sanctuaire impérial : il est l'œuvre collective d'un peuple endeuillé, ce qui explique en partie la place immense qu'il occupe encore aujourd'hui dans le cœur des Japonais.
Une forêt entièrement créée par l'homme
La merveille la plus singulière du Meiji-jingū n'est peut-être pas un bâtiment, mais la forêt qui l'enveloppe. Ce que le visiteur traverse en remontant les allées de gravier n'a rien d'un bois ancien et spontané : c'est une forêt artificielle, conçue, dessinée et plantée de toutes pièces au moment de la fondation du sanctuaire. Sur une superficie d'environ soixante-dix hectares, ce sont quelque 120 000 arbres de 365 espèces différentes qui furent offerts par des habitants de toutes les régions du Japon, depuis Hokkaidō au nord jusqu'aux îles méridionales, et acheminés pour être plantés là, sur des terrains qui n'étaient au départ que prairies et champs peu boisés.
Le génie de cette forêt tient à la vision de ses concepteurs, un groupe de botanistes et de forestiers qui pensèrent leur ouvrage non pas pour leur génération, mais pour les siècles à venir. Plutôt que de planter des pins ou des cyprès qui auraient exigé un entretien constant, ils privilégièrent une forêt d'arbres à feuillage persistant, chênes et autres essences locales capables de se régénérer naturellement. Leur calcul, étalé sur cent cinquante ans, prévoyait une lente succession des espèces jusqu'à l'établissement d'une forêt mûre, dense et autonome, qui se perpétuerait sans intervention humaine. Un siècle plus tard, la prédiction s'est vérifiée au-delà des espérances : ce bois redevenu sauvage abrite une biodiversité étonnante, oiseaux, insectes et plantes, en plein centre de Tokyo. Marcher sous cette voûte verte, c'est fouler le projet d'un siècle, un poumon vert légué par les fondateurs aux générations futures.
Le plus grand torii de bois du Japon
Le chemin vers le sanctuaire principal est jalonné de portes monumentales, les torii, qui marquent dans le shintō le passage du monde profane au domaine sacré. Le plus impressionnant de tous se dresse à l'endroit où se rejoignent l'allée sud et l'allée nord : le grand torii (大鳥居), ou Ōtorii. Avec ses douze mètres de hauteur, sa traverse supérieure de plus de dix-sept mètres et ses piliers de plus d'un mètre de diamètre, il constitue le plus grand torii de bois de style myōjin du Japon. Son envergure massive impose le silence et le recueillement à quiconque le franchit.
Sa matière même raconte une histoire. Le bois qui le compose provient de hinoki, le cyprès du Japon, mais d'un cyprès exceptionnel : un arbre de Taïwan vieux d'environ mille cinq cents ans, dont les dimensions colossales étaient nécessaires pour tailler des pièces d'une telle ampleur. Le torii originel, érigé dans les premières décennies du sanctuaire, fut frappé par la foudre, et l'actuel grand torii lui succéda à la fin des années 1970, fidèle au modèle. Plus modestes mais tout aussi symboliques, les torii qui marquent l'entrée des allées ont eux aussi été renouvelés : à l'occasion du centenaire du sanctuaire, en 2020, le torii de l'allée sud a été reconstruit en cèdre de Yoshino, perpétuant la tradition du bois noble.
Le sanctuaire principal et ses bâtiments
Le cœur religieux du Meiji-jingū se trouve au terme des allées, dans un vaste enclos de cour intérieure aux proportions harmonieuses. L'ensemble a été conçu par l'architecte Itō Chūta (伊東忠太), figure majeure de l'architecture japonaise de l'époque, dans le pur style nagare-zukuri, l'un des styles classiques des sanctuaires shintō, reconnaissable au long pan de toiture asymétrique qui s'incurve doucement au-dessus de l'entrée. Les matériaux dominants sont le hinoki et le cuivre, dont les toitures ont pris au fil des décennies cette belle patine vert-de-gris qui se fond dans la forêt environnante.
La disposition obéit à la logique du shintō. Le visiteur accède d'abord à la cour de prière, devant le haiden (拝殿), le pavillon d'oraison, où l'on vient s'incliner, frapper deux fois dans ses mains et adresser ses vœux selon le rituel. Derrière lui se dresse le honden (本殿), le sanctuaire principal proprement dit, demeure des deux kami impériaux ; c'est l'édifice le plus sacré, fermé au public, où réside la présence divine. À proximité, le kaguraden (神楽殿), vaste salle reconstruite à la fin du XXe siècle, accueille les danses sacrées kagura, les cérémonies de prière et les rituels privés que les fidèles commandent pour obtenir bénédictions et purifications.
Le sanctuaire que l'on admire aujourd'hui n'est cependant pas tout à fait celui de 1920. Les bâtiments d'origine furent en grande partie détruits par les bombardements incendiaires de Tokyo lors de la Seconde Guerre mondiale. Comme tant d'autres monuments de la capitale, le Meiji-jingū dut renaître de ses cendres. Sa reconstruction fut financée par une vaste souscription publique, encore une fois portée par l'élan populaire, et le sanctuaire actuel fut achevé en octobre 1958. Cette résurrection d'après-guerre fait partie intégrante de son histoire et témoigne de l'attachement durable des Japonais à ce lieu.
Les tonneaux de saké et de vin de Bourgogne
En remontant l'allée principale, le promeneur découvre l'un des spectacles les plus photographiés du sanctuaire : deux murs de tonneaux se faisant face. D'un côté s'empilent des dizaines de tonneaux de saké (酒樽) aux flancs peints de couleurs vives, les kazaridaru, ou tonneaux décoratifs, offerts chaque année par les brasseries de tout le Japon en hommage aux âmes de l'empereur et de l'impératrice. Le saké, boisson rituelle par excellence du shintō, scelle ici le lien entre les hommes et les kami.
Face à eux, plus inattendus, s'alignent des tonneaux de vin de Bourgogne. Leur présence illustre à merveille l'esprit de l'ère Meiji et la personnalité de l'empereur. Soucieux d'ouvrir son pays à la culture occidentale, l'empereur Meiji appréciait, dit-on, le vin, et c'est en son honneur que des vignerons de Bourgogne offrent ces fûts. Ces deux murs qui se répondent, le saké du Japon traditionnel et le vin de l'Occident moderne, résument en un seul coup d'œil tout l'esprit d'une époque charnière, celle d'un Japon qui sut conjuguer ses racines et l'ouverture au monde.
Le jardin intérieur et ses iris
Au sud-ouest du sanctuaire, dissimulé dans la forêt, s'étend un trésor plus intime : le jardin intérieur (御苑), ou Gyoen, accessible moyennant un droit d'entrée modique. Bien antérieur au sanctuaire lui-même, ce jardin était à l'époque d'Edo un domaine appartenant à de grandes familles seigneuriales, avant de devenir une propriété impériale. C'est précisément ce coin de nature que l'empereur Meiji et l'impératrice Shōken affectionnaient, et l'on raconte que l'empereur fit aménager son champ d'iris (菖蒲田) pour le plaisir de son épouse.
Ce jardin d'iris est le clou de la visite à la belle saison. Au mois de juin, plus d'un millier de pieds d'iris des marais, de très nombreuses variétés, y éclosent dans des camaïeux de mauve, de bleu et de blanc, attirant les promeneurs en quête de fraîcheur et de beauté. Le reste de l'année, le jardin offre d'autres charmes au fil des saisons : la floraison printanière, les feuillages roux de l'automne, le calme des étangs où nagent les carpes. On y trouve aussi le célèbre puits de Kiyomasa (清正井), une source creusée il y a environ quatre siècles, attribuée au seigneur de guerre Katō Kiyomasa. Ses eaux d'une grande pureté jaillissent à débit constant tout au long de l'année, à une température quasi invariable, et le lieu est aujourd'hui réputé comme l'un des power spots, ces hauts lieux d'énergie spirituelle prisés des Japonais.
Le musée et les trésors du sanctuaire
Le Meiji-jingū conserve la mémoire matérielle du couple impérial. Longtemps abritées dans un pavillon de style azekura-zukuri, à la charpente en rondins croisés inspirée des greniers anciens, les collections sont aujourd'hui présentées au musée du Meiji-jingū (明治神宮ミュージアム), ouvert en 2019 à l'occasion de l'approche du centenaire. Conçu par le grand architecte contemporain Kengo Kuma, dans une esthétique sobre et lumineuse en harmonie avec la forêt, le musée expose des objets ayant appartenu à l'empereur et à l'impératrice, des effets personnels aux carrosses de cour, qui font revivre le quotidien d'un souverain à la charnière de deux mondes.
Les grandes fêtes du sanctuaire
La vie du Meiji-jingū est rythmée par un calendrier de rituels et de célébrations. La fête la plus importante est la grande fête annuelle (例祭), ou Reisai, qui se tient le 3 novembre, jour anniversaire de la naissance de l'empereur Meiji, devenu aujourd'hui jour férié national de la Culture au Japon. Elle s'inscrit dans le cadre plus large de la grande fête d'automne, qui se déroule fin octobre et début novembre et donne lieu à des cérémonies solennelles ainsi qu'à des démonstrations d'arts martiaux et d'arts traditionnels, tir à l'arc à cheval, danses et musiques de cour. Au printemps a lieu une grande fête équivalente, marquant le renouveau de la saison.
Mais le moment où le sanctuaire connaît son affluence la plus spectaculaire est sans conteste le Nouvel An. Le Meiji-jingū est en effet le lieu du premier hatsumōde (初詣) du Japon : c'est le sanctuaire le plus fréquenté du pays pour cette première visite rituelle de l'année. Dans les tout premiers jours de janvier, il accueille à lui seul plus de trois millions de fidèles, qui viennent prier pour la santé, la prospérité et le bonheur de l'année nouvelle. Voir cette foule immense remonter lentement les allées de la forêt, dans le froid de l'hiver, offre un spectacle saisissant de la ferveur populaire japonaise. Tout au long de l'année, le sanctuaire est par ailleurs un lieu prisé pour les mariages shintō traditionnels, et l'on a souvent la chance d'y croiser un cortège nuptial, la mariée en kimono blanc sous une ombrelle, traversant la cour au son des flûtes.
Conseils de visite
Le Meiji-jingū est ouvert chaque jour, du lever au coucher du soleil, et les horaires varient donc selon les saisons. L'accès au sanctuaire lui-même et à sa forêt est gratuit ; seuls le jardin intérieur et le musée demandent un billet. Comptez au moins deux heures pour profiter pleinement de la promenade dans le bois, de la visite du sanctuaire et, à la belle saison, du jardin d'iris. La quiétude des lieux est plus grande tôt le matin, avant l'arrivée des groupes. À l'issue de la visite, on peut prolonger la balade dans le parc voisin de Yoyogi, vaste espace vert très animé le week-end, ou plonger à l'inverse dans le bouillonnement de la mode et de la jeunesse à Harajuku, à deux pas de là. Ce voisinage immédiat du sacré et du trépidant est l'une des grandes singularités de Tokyo.
Comment s'y rendre
Le Meiji-jingū jouit d'un accès remarquablement simple, au cœur même de Tokyo. L'entrée principale, par l'allée sud et le grand torii, se trouve à quelques pas de la gare de Harajuku (原宿駅), desservie par la ligne circulaire JR Yamanote, qui dessert tous les grands quartiers de la capitale. Juste à côté, la station Meiji-jingūmae (明治神宮前駅) permet d'arriver par le métro, sur les lignes Chiyoda et Fukutoshin. Pour rejoindre le sanctuaire depuis la gare centrale de Tokyo, le plus simple est d'emprunter la ligne Yamanote en direction de Shinjuku et de descendre à la gare de Harajuku, à quelques minutes à pied du torii d'entrée. Une autre entrée, au nord, est accessible depuis la gare de Yoyogi ou de Sangūbashi, pratique pour ceux qui souhaitent commencer la visite par le jardin intérieur.
Sources :
• https://en.wikipedia.org/wiki/Meiji_Shrine
• https://www.japan-guide.com/e/e3002.html
• https://www.meijijingu.or.jp/midokoro/gyoen/
• https://ja.wikipedia.org/wiki/明治神宮
• https://www.japan.travel/en/spot/1666/
Un sanctuaire né du deuil d'une nation
Pour comprendre le Meiji-jingū, il faut remonter à la figure qu'il honore. L'empereur Meiji (明治天皇), de son nom personnel Mutsuhito, naquit en 1852 et monta sur le trône en 1867, à l'aube d'une période qui allait transformer le Japon de fond en comble. Son règne, qui donna son nom à l'ère Meiji (1868-1912), correspond à la fameuse restauration de Meiji : en quelques décennies, le pays sortit de plus de deux siècles d'isolement féodal pour devenir, par une modernisation accélérée, l'une des grandes puissances du monde. Industrie, armée, constitution, système éducatif, ouverture à l'Occident : sous son règne, le visage du Japon changea radicalement. À sa mort, en 1912, suivie de celle de l'impératrice Shōken (昭憲皇太后) en 1914, une vague d'émotion populaire parcourut le pays.
C'est de ce deuil national que naquit l'idée du sanctuaire. La Diète, le parlement japonais, vota une résolution pour commémorer le rôle de l'empereur dans la renaissance du Japon, et l'on décida de lui élever un sanctuaire shintō afin de vénérer son âme et celle de son épouse, selon une tradition qui consacre certains souverains et grands personnages comme divinités, les kami. Le lieu choisi ne fut pas le fruit du hasard : on retint un espace de la banlieue alors verdoyante de Tokyo, dans le secteur de Yoyogi, que le couple impérial avait eu l'habitude de fréquenter et où existait déjà un jardin d'iris cher à l'empereur. Vénérer les kami là où ils avaient aimé se promener de leur vivant donnait au projet une cohérence et une émotion particulières.
Les travaux commencèrent en 1915 et le sanctuaire fut officiellement inauguré le 1er novembre 1920. Sa construction fut une véritable entreprise nationale : on mobilisa des groupes de jeunes, des associations civiques et des dizaines de milliers de volontaires venus de tout le pays, qui offrirent leur travail bénévole pour bâtir ce lieu de mémoire. Le Meiji-jingū n'est donc pas seulement un sanctuaire impérial : il est l'œuvre collective d'un peuple endeuillé, ce qui explique en partie la place immense qu'il occupe encore aujourd'hui dans le cœur des Japonais.
Une forêt entièrement créée par l'homme
La merveille la plus singulière du Meiji-jingū n'est peut-être pas un bâtiment, mais la forêt qui l'enveloppe. Ce que le visiteur traverse en remontant les allées de gravier n'a rien d'un bois ancien et spontané : c'est une forêt artificielle, conçue, dessinée et plantée de toutes pièces au moment de la fondation du sanctuaire. Sur une superficie d'environ soixante-dix hectares, ce sont quelque 120 000 arbres de 365 espèces différentes qui furent offerts par des habitants de toutes les régions du Japon, depuis Hokkaidō au nord jusqu'aux îles méridionales, et acheminés pour être plantés là, sur des terrains qui n'étaient au départ que prairies et champs peu boisés.
Le génie de cette forêt tient à la vision de ses concepteurs, un groupe de botanistes et de forestiers qui pensèrent leur ouvrage non pas pour leur génération, mais pour les siècles à venir. Plutôt que de planter des pins ou des cyprès qui auraient exigé un entretien constant, ils privilégièrent une forêt d'arbres à feuillage persistant, chênes et autres essences locales capables de se régénérer naturellement. Leur calcul, étalé sur cent cinquante ans, prévoyait une lente succession des espèces jusqu'à l'établissement d'une forêt mûre, dense et autonome, qui se perpétuerait sans intervention humaine. Un siècle plus tard, la prédiction s'est vérifiée au-delà des espérances : ce bois redevenu sauvage abrite une biodiversité étonnante, oiseaux, insectes et plantes, en plein centre de Tokyo. Marcher sous cette voûte verte, c'est fouler le projet d'un siècle, un poumon vert légué par les fondateurs aux générations futures.
Le plus grand torii de bois du Japon
Le chemin vers le sanctuaire principal est jalonné de portes monumentales, les torii, qui marquent dans le shintō le passage du monde profane au domaine sacré. Le plus impressionnant de tous se dresse à l'endroit où se rejoignent l'allée sud et l'allée nord : le grand torii (大鳥居), ou Ōtorii. Avec ses douze mètres de hauteur, sa traverse supérieure de plus de dix-sept mètres et ses piliers de plus d'un mètre de diamètre, il constitue le plus grand torii de bois de style myōjin du Japon. Son envergure massive impose le silence et le recueillement à quiconque le franchit.
Sa matière même raconte une histoire. Le bois qui le compose provient de hinoki, le cyprès du Japon, mais d'un cyprès exceptionnel : un arbre de Taïwan vieux d'environ mille cinq cents ans, dont les dimensions colossales étaient nécessaires pour tailler des pièces d'une telle ampleur. Le torii originel, érigé dans les premières décennies du sanctuaire, fut frappé par la foudre, et l'actuel grand torii lui succéda à la fin des années 1970, fidèle au modèle. Plus modestes mais tout aussi symboliques, les torii qui marquent l'entrée des allées ont eux aussi été renouvelés : à l'occasion du centenaire du sanctuaire, en 2020, le torii de l'allée sud a été reconstruit en cèdre de Yoshino, perpétuant la tradition du bois noble.
Le sanctuaire principal et ses bâtiments
Le cœur religieux du Meiji-jingū se trouve au terme des allées, dans un vaste enclos de cour intérieure aux proportions harmonieuses. L'ensemble a été conçu par l'architecte Itō Chūta (伊東忠太), figure majeure de l'architecture japonaise de l'époque, dans le pur style nagare-zukuri, l'un des styles classiques des sanctuaires shintō, reconnaissable au long pan de toiture asymétrique qui s'incurve doucement au-dessus de l'entrée. Les matériaux dominants sont le hinoki et le cuivre, dont les toitures ont pris au fil des décennies cette belle patine vert-de-gris qui se fond dans la forêt environnante.
La disposition obéit à la logique du shintō. Le visiteur accède d'abord à la cour de prière, devant le haiden (拝殿), le pavillon d'oraison, où l'on vient s'incliner, frapper deux fois dans ses mains et adresser ses vœux selon le rituel. Derrière lui se dresse le honden (本殿), le sanctuaire principal proprement dit, demeure des deux kami impériaux ; c'est l'édifice le plus sacré, fermé au public, où réside la présence divine. À proximité, le kaguraden (神楽殿), vaste salle reconstruite à la fin du XXe siècle, accueille les danses sacrées kagura, les cérémonies de prière et les rituels privés que les fidèles commandent pour obtenir bénédictions et purifications.
Le sanctuaire que l'on admire aujourd'hui n'est cependant pas tout à fait celui de 1920. Les bâtiments d'origine furent en grande partie détruits par les bombardements incendiaires de Tokyo lors de la Seconde Guerre mondiale. Comme tant d'autres monuments de la capitale, le Meiji-jingū dut renaître de ses cendres. Sa reconstruction fut financée par une vaste souscription publique, encore une fois portée par l'élan populaire, et le sanctuaire actuel fut achevé en octobre 1958. Cette résurrection d'après-guerre fait partie intégrante de son histoire et témoigne de l'attachement durable des Japonais à ce lieu.
Les tonneaux de saké et de vin de Bourgogne
En remontant l'allée principale, le promeneur découvre l'un des spectacles les plus photographiés du sanctuaire : deux murs de tonneaux se faisant face. D'un côté s'empilent des dizaines de tonneaux de saké (酒樽) aux flancs peints de couleurs vives, les kazaridaru, ou tonneaux décoratifs, offerts chaque année par les brasseries de tout le Japon en hommage aux âmes de l'empereur et de l'impératrice. Le saké, boisson rituelle par excellence du shintō, scelle ici le lien entre les hommes et les kami.
Face à eux, plus inattendus, s'alignent des tonneaux de vin de Bourgogne. Leur présence illustre à merveille l'esprit de l'ère Meiji et la personnalité de l'empereur. Soucieux d'ouvrir son pays à la culture occidentale, l'empereur Meiji appréciait, dit-on, le vin, et c'est en son honneur que des vignerons de Bourgogne offrent ces fûts. Ces deux murs qui se répondent, le saké du Japon traditionnel et le vin de l'Occident moderne, résument en un seul coup d'œil tout l'esprit d'une époque charnière, celle d'un Japon qui sut conjuguer ses racines et l'ouverture au monde.
Le jardin intérieur et ses iris
Au sud-ouest du sanctuaire, dissimulé dans la forêt, s'étend un trésor plus intime : le jardin intérieur (御苑), ou Gyoen, accessible moyennant un droit d'entrée modique. Bien antérieur au sanctuaire lui-même, ce jardin était à l'époque d'Edo un domaine appartenant à de grandes familles seigneuriales, avant de devenir une propriété impériale. C'est précisément ce coin de nature que l'empereur Meiji et l'impératrice Shōken affectionnaient, et l'on raconte que l'empereur fit aménager son champ d'iris (菖蒲田) pour le plaisir de son épouse.
Ce jardin d'iris est le clou de la visite à la belle saison. Au mois de juin, plus d'un millier de pieds d'iris des marais, de très nombreuses variétés, y éclosent dans des camaïeux de mauve, de bleu et de blanc, attirant les promeneurs en quête de fraîcheur et de beauté. Le reste de l'année, le jardin offre d'autres charmes au fil des saisons : la floraison printanière, les feuillages roux de l'automne, le calme des étangs où nagent les carpes. On y trouve aussi le célèbre puits de Kiyomasa (清正井), une source creusée il y a environ quatre siècles, attribuée au seigneur de guerre Katō Kiyomasa. Ses eaux d'une grande pureté jaillissent à débit constant tout au long de l'année, à une température quasi invariable, et le lieu est aujourd'hui réputé comme l'un des power spots, ces hauts lieux d'énergie spirituelle prisés des Japonais.
Le musée et les trésors du sanctuaire
Le Meiji-jingū conserve la mémoire matérielle du couple impérial. Longtemps abritées dans un pavillon de style azekura-zukuri, à la charpente en rondins croisés inspirée des greniers anciens, les collections sont aujourd'hui présentées au musée du Meiji-jingū (明治神宮ミュージアム), ouvert en 2019 à l'occasion de l'approche du centenaire. Conçu par le grand architecte contemporain Kengo Kuma, dans une esthétique sobre et lumineuse en harmonie avec la forêt, le musée expose des objets ayant appartenu à l'empereur et à l'impératrice, des effets personnels aux carrosses de cour, qui font revivre le quotidien d'un souverain à la charnière de deux mondes.
Les grandes fêtes du sanctuaire
La vie du Meiji-jingū est rythmée par un calendrier de rituels et de célébrations. La fête la plus importante est la grande fête annuelle (例祭), ou Reisai, qui se tient le 3 novembre, jour anniversaire de la naissance de l'empereur Meiji, devenu aujourd'hui jour férié national de la Culture au Japon. Elle s'inscrit dans le cadre plus large de la grande fête d'automne, qui se déroule fin octobre et début novembre et donne lieu à des cérémonies solennelles ainsi qu'à des démonstrations d'arts martiaux et d'arts traditionnels, tir à l'arc à cheval, danses et musiques de cour. Au printemps a lieu une grande fête équivalente, marquant le renouveau de la saison.
Mais le moment où le sanctuaire connaît son affluence la plus spectaculaire est sans conteste le Nouvel An. Le Meiji-jingū est en effet le lieu du premier hatsumōde (初詣) du Japon : c'est le sanctuaire le plus fréquenté du pays pour cette première visite rituelle de l'année. Dans les tout premiers jours de janvier, il accueille à lui seul plus de trois millions de fidèles, qui viennent prier pour la santé, la prospérité et le bonheur de l'année nouvelle. Voir cette foule immense remonter lentement les allées de la forêt, dans le froid de l'hiver, offre un spectacle saisissant de la ferveur populaire japonaise. Tout au long de l'année, le sanctuaire est par ailleurs un lieu prisé pour les mariages shintō traditionnels, et l'on a souvent la chance d'y croiser un cortège nuptial, la mariée en kimono blanc sous une ombrelle, traversant la cour au son des flûtes.
Conseils de visite
Le Meiji-jingū est ouvert chaque jour, du lever au coucher du soleil, et les horaires varient donc selon les saisons. L'accès au sanctuaire lui-même et à sa forêt est gratuit ; seuls le jardin intérieur et le musée demandent un billet. Comptez au moins deux heures pour profiter pleinement de la promenade dans le bois, de la visite du sanctuaire et, à la belle saison, du jardin d'iris. La quiétude des lieux est plus grande tôt le matin, avant l'arrivée des groupes. À l'issue de la visite, on peut prolonger la balade dans le parc voisin de Yoyogi, vaste espace vert très animé le week-end, ou plonger à l'inverse dans le bouillonnement de la mode et de la jeunesse à Harajuku, à deux pas de là. Ce voisinage immédiat du sacré et du trépidant est l'une des grandes singularités de Tokyo.
Comment s'y rendre
Le Meiji-jingū jouit d'un accès remarquablement simple, au cœur même de Tokyo. L'entrée principale, par l'allée sud et le grand torii, se trouve à quelques pas de la gare de Harajuku (原宿駅), desservie par la ligne circulaire JR Yamanote, qui dessert tous les grands quartiers de la capitale. Juste à côté, la station Meiji-jingūmae (明治神宮前駅) permet d'arriver par le métro, sur les lignes Chiyoda et Fukutoshin. Pour rejoindre le sanctuaire depuis la gare centrale de Tokyo, le plus simple est d'emprunter la ligne Yamanote en direction de Shinjuku et de descendre à la gare de Harajuku, à quelques minutes à pied du torii d'entrée. Une autre entrée, au nord, est accessible depuis la gare de Yoyogi ou de Sangūbashi, pratique pour ceux qui souhaitent commencer la visite par le jardin intérieur.
Sources :
• https://en.wikipedia.org/wiki/Meiji_Shrine
• https://www.japan-guide.com/e/e3002.html
• https://www.meijijingu.or.jp/midokoro/gyoen/
• https://ja.wikipedia.org/wiki/明治神宮
• https://www.japan.travel/en/spot/1666/



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